Antigéria

Atelier du 18 mai 2021

La proposition d'écriture est le conte à rebours.

-          Nils, c’est quoi ton secret ?

Putain, elle me faisait flipper grave !
Ca faisait une dizaine de minutes que Béa, complètement hallucinée, me coursait dans les couloirs du bureau.

-          Allez, dis-moi ! Ce n’est pas possible, t’as sûrement fait quelque chose !

-          Mais arrête de raconter des bêtises. On ne s’est pas vu en présentiel depuis un an, c’est pour ça. Tu devais me voir plus abimé que je ne le suis.

-          Mais...

-          Non, je t’assure que je ne me suis pas fait faire un lifting. Et non, mon seul produit de toilette reste le savon de Marseille. Allez Béa, on en reste là. Je n’ai vraiment pas de temps à perdre avec ces conneries.

C’était insensé... elle a fait demi-tour et a regagné son bureau fâchée.
Décidément la pandémie allait laisser des traces !

C’était le jour du Grand Retour et j’espérais que les autres s’en étaient mieux sortis que Béa. Ils n’allaient pas tarder à arriver. Avec Béa nous étions depuis longtemps les plus matinaux et on s’entendait généralement plutôt bien.

Serge est arrivé peu après. Il s’est dirigé directement vers son bureau, pressé de brancher sa Nespresso. Moins de cinq minutes  après on entendait fonctionner sa machine. Une agréable odeur de café  s’échappait de la pièce suivie par le bout en train du service, sa tasse dans la main.

-          Salut les loulous c’est bon de se revoir enfin !

En entrant dans mon bureau il faillit laisser s’échapper sa tasse.

-          Bon Dieu, Nils ! mais qu’est-ce qui t’arrive ?

-          Quoi encore ? j’ai un furoncle sur le nez?

-          Non ce n’est pas ça, tu as une mine d’enfer, on dirait que tu as perdu dix ans en l’espace d’une année. Raconte !

C’est à ce moment que choisissait de débouler une Béa hystérique, signant la fin programmée de la tasse de café.

-          Ah tu vois je ne suis pas folle !

-          Mais arrêtez, ce n’est pas possible, vous vous êtes donné le mot ou quoi ?

Je me levais et sortis précipitamment, les laissant sidérés dans mon bureau. Dans les toilettes, je me suis posté devant le miroir pour essayer de comprendre. C’est un exercice que je ne faisais guère. Je m’approchais un peu plus.

Alors oui, c’était possible. J’avais peut-être moins de poils blancs  dans ma barbe. Les sillons autour de mes yeux étaient moins marqués et mes muscles semblaient plus toniques. J’avais beaucoup de mal à apprécier ces changements pour peu qu’ils aient bien eu lieu. Se seraient-ils produits progressivement tout au long de cette année ?

-          Nan, je commence à déconner moi aussi !

Séance tenante, j’allais voir mon médecin. Ce serait une grande première : je m’y rendais alors que je me sentais en pleine forme. Je crois bien que ça ne m’était jamais arrivé. Qu’est-ce  que j’allais bien pouvoir lui dire. Un truc du genre :

-          Excusez-moi docteur, ça ne va pas, je me sens particulièrement bien !

Ou encore :

-          Vous n’allez pas le croire, mais on n’arrête pas de me dire que je rajeunis !

Je vais vraiment avoir l’air stupide si je commence à sortir de telles conneries. Tout en entrant dans la salle d’attente j’ai fini par me dire que j’improviserai. Je n’ai pas eu longtemps à attendre. Mon médecin est venu me chercher et à sa tête j’ai compris qu’il me suffirait de répondre à ses questions.

-          Monsieur Juvet, je vous en prie, entrez !

Il referma soigneusement la porte derrière lui.

-          Ah, si je m’attendais à ça ! J’avais bien lu un article il y a deux ans sur le Lancet, mais de là à pouvoir approcher un patient tel que vous, c’est génial !

-          Tel que moi, tel que moi... mais qu’est-ce que vous voulez dire ? C’est ...c’est grave ?

-          Enlevez votre tee-shirt... inspirez !  Expirez ! Encore une fois, inspirez.... et expirez ! Une dernière fois...incroyable !

Il continua en prenant ma tension, en auscultant mes yeux, ma bouche et mes oreilles. Au bout de deux minutes je n’en pouvais plus et c’est d’une voix de fausset que je criais presque :

-          Mais enfin répondez-moi docteur !

-          Excusez-moi, mais j’ai besoin d’un certain nombre d’examens avant de pouvoir  vous proposer un diagnostic.  Mais votre perte de poids et ce rajeunissement manifeste me fait penser à une certaine forme d’autophagie. Si le mot peut vous sembler un peu barbare, il n’y a, jusque-là, rien de bien extraordinaire. Je vois régulièrement des personnes qui s’adonnent à des diètes régulières paraître plus jeunes. Mais vous, vous,... si je ne vous connaissais pas je vous aurai donné à peine la quarantaine. Et on ne va pas se mentir, il y a six mois de cela, vous faisiez incontestablement vos cinquante-quatre ans.

-          Mais c’est absurde ! Il n’y a rien d’objectif à ne serait-ce qu’imaginer que l’on puisse réellement rajeunir.

-          Vous avez raison. Et c’est pour cela, si vous le permettez, que je vais envoyer un échantillon de votre sang chez un confrère qui poursuit toujours des recherches en biologie moléculaire. On éliminera ainsi cette hypothèse qui, je suis le premier à le reconnaître, à quelque chose de farfelue.

-          ...

-          Tout va bien ?

-          Euh... je ne sais pas ! Je suis venu vous voir pour avoir des arguments rationnels à donner à mes collègues. Et là, j’ai plutôt l’impression de m’enfoncer dans une histoire de science-fiction.

-          Rassurez-vous les prélèvements nous permettront de voir un peu plus clair d’ici une quinzaine de jours. Et puis c’est beaucoup plus agréable de s’inquiéter d’un rajeunissement des cellules que de leur vieillissement, non ?

-          ...
On se revoit le 23 à la même heure ?

-          Ok docteur ! Et qu’est-ce que je peux dire aux collègues pour faire taire les bruits de couloir ?

-          Qu’il s’agit d’un syndrome autophagique que l’on trouve chez les personnes renouvelant des périodes de diète régulières. C’est d’ailleurs probablement le cas. A bientôt Monsieur Juvet !

-          A bientôt Docteur !

Je me sentais un peu sonné en sortant du cabinet et pas franchement rassuré. Dix jours d’attente avant d’en savoir un peu plus. Dix jours d’angoisses et d’incertitudes... une éternité, quoi !

***

Nous étions enfin le 23. J’avais littéralement compté les jours même si mon angoisse était somme toute relative. J’avais remarqué quelques petites choses durant la semaine passée. Et certaines, ma foi, n’étaient pas désagréables, au contraire. Je me suis réveillé comme une fleur, tous les matins, plein d’énergie. Oubliées les petites douleurs musculaires dont j’étais coutumier depuis quelques années. Mais ce qui était particulièrement grisant, c’était cette gaule prodigieuse qui enflammait comme jamais une libido jusqu’alors apaisée.

C’est donc dans un état d’esprit pour le moins troublé que je me rendais chez mon médecin.

-          Monsieur Juvet, venez, entrez je vous prie !

-          Bonjour Docteur.

-          J’ai reçu hier quelques précisions sur vos symptômes.

Je n’étais plus très sûr de vouloir entendre que je souffrais d’une quelconque pathologie. Encore moins que l’on puisse me dire que l’on peut y remédier. Seule la curiosité m’empêchait de prendre mes jambes à mon cou.

-          Oh vous savez, je vais plutôt bien !

-          Je n’en doute pas une seconde. Mais j’aimerai autant évoquer avec vous ce que j’ai pu apprendre de mon confrère. Je ne vous cache pas qu’il aimerait beaucoup lâcher les vers sur lesquels il travaille pour faire de vous son sujet d’étude. Vous devriez d’ailleurs en envisager la possibilité.

-          Trop peu pour moi ! J’ai une vie à vivre et je ne tiens pas à la passer derrière une jolie cellule médicale.

-          Encore faut-il envisager un avenir serein à votre vie. Vous avez l’étrange faculté de générer un complexe enzymatique à forte teneur en protéasome. Pour faire simple, vous semblez nettoyer vos cellules là où l’oxydation aurait dû les faire vieillir.

-          Vous me donnez l’impression que je pourrai être le remède anti-vieillesse de demain.

-          Ce n’est pas entièrement faux ! Vous pourriez gagner pas mal d’argent à accepter la proposition de mon confrère. Et s’il devait y avoir une quelconque dégradation ce serait la personne la plus qualifiée pour intervenir.

-          Euh, je crois que je vais devoir décliner. Je vais  d’ailleurs y aller !

-          Attendez encore un peu...

-          Attendre quoi ?

-          Je voulais dire, patientez encore quelques minutes afin de procéder à quelques examens complémentaires.

De la rue montaient des bruits inhabituels. Le crissement des roues d’une voiture puis des éclats de voix suivis d’un étrange silence. Je récupérais ma veste et mon sac. En ouvrant la porte du cabinet, j’entendais deux étages plus bas des bruits de pas précipités. Le médecin m’exhortait à ne pas bouger. Je fermais la porte et m’engageais dans les escaliers, mais au lieu de descendre je montais d’un étage. J’avais repéré un escalier, grillagé d’acier, sur le côté de l’immeuble. De l’autre côté du palier  une porte vitrée donnait sur cette issue de secours. Je cassais précipitamment la vitre du boitier qui se trouvait sur le côté pour récupérer une grosse clef. J’ai ouvert la porte et je suis sorti alors que des éclats de voix montaient de chez mon médecin. Je n’ai pas cherché à écouter et j’ai dévalé quatre à quatre les escaliers.

Mon cœur semblait battre à cent soixante...
Aucune sensation de fatigue...
Une légère euphorie.
En arrivant au premier, l’escalier se terminait pour laisser place à une échelle escamotée. J’entendais plus haut un de mes poursuivants crier :

-          Les escaliers, il est sur l’escalier de secours !

J’enjambais la rambarde et m’élançais pour un saut de deux mètres pour me réceptionner... avec souplesse ! Je n’en revenais pas mais j’entendais le bruit des pas de mon poursuivant dans les escaliers de fer. Je n’ai pas hésité. Je me suis mis à courir dans les rues de la capitale comme un dératé. Je me suis arrêté deux kilomètres plus loin, à peine essoufflé et je me suis glissé dans une petite ruelle.

Bon dieu, mais c’était qui ? J’avais tout d’abord pensé à des employés d’une entreprise pharmaceutique. Mais ils avaient l’air de barbouzes plutôt bien entraînés. Les idées se heurtaient dans ma tête sans aucun plan d’ensemble. Je ne comprenais rien à rien, même pas ce qui se passait dans mon corps.

Je m’enfonçais un peu plus profondément dans la ruelle sombre. Disparaître pour avoir la liberté et le temps de chercher pourquoi. Et je ne savais pas si le temps, justement, allait jouer pour ou contre moi ! Car l’horloge cosmique qui régulait ma vie semblait quelque peu déréglée et comptait à rebours.

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