La lettre perdue

Atelier du 23 février 2021

La proposition d'écriture porte sur un conte d'alphabet.

Il était une fois, dans une région fort lointaine, une jouvencelle en âge de se marier. Son père, le Comte d’Alphabet, chérissait grandement sa famille et tout particulièrement la dernière-née de ses filles. Il lui fallait donc trouver un prétendant à la hauteur des sublimes qualités qu’il lui prêtait.

C’est pourquoi il convoqua ses hérauts au château.

-          Messieurs, je vous charge de parcourir tout le Comté afin d’informer chaque homme en âge de se marier que le cœur de ma fille est à prendre. Seul le prétendant qui se présentera devant moi avec la lettre perdue pourra lui faire sa cour.

C’est ainsi que l’édit du Comte fut proclamé, mot pour mot, sur l’ensemble du territoire et ce, jusqu’à la plus modeste des tenures.

D’abord stupéfiés par cette demande inattendue, les barons locaux commencèrent à s’activer. En hommes d’armes et d’action, ils prirent la demande au pied de la lettre. Durant des mois l’ensemble du Comté fut retourné. Les bibliothèques furent systématiquement inspectées, chaque livre étant feuilleté à la recherche du précieux courrier. Toutes les boîtes et les coffres furent minutieusement examinés. Les combles et les caves de chaque foyer furent passés au crible fin.

On mit ainsi la main sur de nombreuses correspondances, chacune étant susceptibles d’être le sésame attendu. En homme intègre, le Comte s’assura qu’aucune d’entre elles ne resta lettre morte. Chaque soir, au souper, Lui et l’ensemble de sa cour prenait acte de chacune des trouvailles du jour. Un ménestrel accompagnait au luth, à la vièle ou à la guiterne,  chacun des prétendants venus lire leur courrier trouvé. Et si la lettre désirée était encore recherchée, bon nombre de celles trouvées eurent le mérite de résoudre des tensions et des conflits sur l’ensemble de la seigneurie. Le Comte, lui-même, avait retrouvé l’affection d’une sœur avec laquelle il était brouillé. Le malentendu avait été levé grâce à un courrier de feue la Comtesse, leur mère.

Dans le château, proche parmi les proches, vivait un jeune homme prénommé Adémar. Il avait été recueilli, nourrisson, par le Comte qui s’était ému du sort funeste qui avait emporté ses parents. Le garçon avait ainsi pu acquérir une solide éducation et servait, depuis, son seigneur en tant que clerc. Rien ne le passionnait autant que de découvrir un nouveau parchemin ou déchiffrer une langue ancienne. La bibliothèque du Comte était considérable pour l’époque mais Adémar en avait lu tous les ouvrages et recopié la plupart.

Mais son quotidien l’éloignait de la vie de cour. Il dormait sur une paillasse à l’étage du scriptorium où il passait le plus clair de son temps. Il avait bien eu l’occasion de voir la fille du Comte et même partagé certains enseignements durant leur jeunesse commune. C’était une enfant brillante mais solitaire, tout comme lui. Depuis, elle était devenue une jeune femme éblouissante mais inaccessible. Car si Adémar idéalisait l’amour, n’en déplaise à Christine de Pisan, il espérait en cueillir la rose.

Toutefois, à cinquante lieues autour du château il était probablement le seul jeune homme à ne pas avoir été informé de la quête proposée par son seigneur. Les hérauts chargés de transmettre le message n’avaient pas imaginé qu’il puisse y avoir quelqu’un, au sein du château, qui ne connût point la nouvelle.

C’est donc en toute innocence qu’il se rendit au souper du roi, comme il y était tenu une fois par mois à la nouvelle lune. Cela faisait près d’une semaine que les lettres se faisaient rares et le Comte interpella l’ensemble de l’auditoire :

-          Allons ! N’y a-t-il donc personne pour présenter à cette assemblée la lettre perdue ?

Le Baron Enguerrand, un des plus éminents seigneurs inféodés prit alors la parole :

-          Seigneur, nous avons parcouru l’ensemble du Comté. Il n’est pas une lettre qui aurait pu échapper à nos recherches.

-          Il en est pourtant une, Enguerrand, qui n’a toujours pas été trouvée.

-          Mais nul ne sait qui est son auteur ni son destinataire. Des centaines de lettres ont été lues céans et aucune ne semblait vous satisfaire. Il se dit un peu partout que vous ne désirez pas la marier à l’un de vos vassaux. Vous n’êtes pas sans savoir que feue mon épouse m’a quitté depuis un lustre déjà. S’il plaît au Comte, je serai honoré de devenir son gendre et j’ai assez de biens pour ne pas exiger de dot.

-          L’argent n’est rien, pas plus que la condition du prétendant. Il m’apparaissait juste important que celui qui épouserait ma benjamine fasse preuve d’une vivacité d’esprit propre à la séduire. Je vous tiens en grande estime Enguerrand, mais vous agissez en homme d’action propre à voir en ce défi une bataille à gagner.

Adémar perçut immédiatement l’enjeu de cet échange et demanda la parole comme il était d’usage à la table du Comte.

-          Monseigneur, je découvre aujourd’hui que le cœur de votre fille est à conquérir. Et, à vous entendre, peu importe la condition du prétendant. Puis-je donc essayer de relever ce défi ?

Un murmure enfla autour de la tablée. En quoi ce freluquet serait-il en mesure de réussir là où des chevaliers avaient échoué ? Toute la seigneurie avait été retournée et ce jeune homme, qui n’avait jamais quitté ce château, prétendait retrouver la lettre perdue ? Foutaises, à moins que...

-          C’est effectivement le cas mon garçon ! Mais avant de t’y essayer, écoutons ce qu’Enguerrand  souhaite ajouter.

-          J’ose espérer, Monseigneur, que cette lettre ne se trouve pas dans ce château et que nous étions bien en mesure de la trouver hors ces murs ?

-          Je vous le confirme Enguerrand ! Toute personne engagée dans cette aventure était en mesure de trouver la lettre perdue.

-          Soit ! Je suis donc d’autant plus curieux d’entendre ce que ce jouvenceau se propose de nous apprendre.

Adémar sentit le rouge lui monter aux joues. Afin de reprendre contenance il avala quelques gorgées de cidre et se lança.

-          Messeigneurs ! Je vais prendre le contrepied de ce qui semble avoir été fait jusqu’à présent. Vous avez recherché un courrier. Et je ne doute pas, un seul instant, que vous l’ayez si bien fait qu’il ne reste aujourd’hui aucune missive qui n’ait été trouvée.
Mais il me semble que plus qu’un papier, c’est une lettre de notre alphabet que l’on recherche.

Ce qui n’était qu’un bruissement se mua en une cacophonie où se mêlaient questionnement, déception et consternation. C’est encore Enguerrand qui, de sa voix tonitruante, ramena le silence en exprimant tout haut ce que tout le monde pensait.

-          Mais c’est idiot jeune homme ! Il n’est pas un mot que l’on ne puisse retranscrire avec les lettres qui constituent notre alphabet. S’il en manquait une nous l’aurions depuis fort longtemps remarqué... et nous y aurions remédié !

Adémar marqua un court silence, propice à un retour au calme de l’assemble.

-          Il en est pourtant une que l’on n’a jamais écrite et qui pourtant accompagne chacune des autres lettres de l’alphabet. Une lettre qui permet de faire chanter les mots tout aussi naturellement que les notes du flutiau s’organisent en une musique propre à charmer nos Cœurs.

-          ...

-           Cette lettre c’est le souffle !

Autour de la table, un silence profond accueillait cette démonstration. Chacun loua l’inspiration du jeune homme. Enguerrand, lui-même, ne semblait tenir aucun grief à Adémar, charmé par l’œillade appuyée de la sœur du Comte.

-          Et bien messieurs, le défi a expiré ! Et voici un jeune homme qui vous aura fait retrouver votre lettre... sinon votre souffle !
Adémar, mon garçon, vous pouvez dès à présent faire votre cour à ma fille. Et s’il lui plaît de vous accorder son cœur, je serai heureux de vous donner ma bénédiction.

C’est ainsi que l’esprit sût trouver une place, aux côtés de la force et de la vaillance, dans les qualités propres à la chevalerie des temps anciens.

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