Les fées-mères

Atelier du 23 mars 2021

La proposition d'écriture est le conte de l'éphémère.

Vous savez, on a dit n’importe quoi sur le Petit peuple.

On a dit que c’était des êtres des Forêts. Mais moi je peux vous le dire : ils étaient tout autant le peuple des Océans, de l’Ether et même du Feu.

J’ai aussi entendu dire qu’une fée mourrait si on disait tout haut ne pas y croire. Mais quelle bêtise ! Les hommes n’ont jamais eu besoin de croire ou de douter de l’existence d’un peuple pour le détruire.

On a même dit des fées qu’elles étaient le million de morceaux du rire d’un bébé qui se brise.

Même si j’aime l’idée, on a vraiment dit n’importe quoi ! C’est dommage car les gens finissent par douter.

C’est pourquoi aujourd’hui, je vais vous parler d’une rencontre que j’ai moi-même vécue. Une histoire qui me hante aujourd’hui encore... le témoignage du vieil homme que je suis devenu et non pas une de ces fariboles destinées aux enfants.

C’était il y a... ouh... c’était il y a longtemps, très longtemps. J’étais jeune alors et je me rendais à Brest pour y faire mon service militaire. Je venais d’une petite ville du sud de la France. C’était la première fois que je me retrouvais à des centaines de kilomètres de ma famille et de mes amis. J’avais été affecté comme assistant de foyer à l’Arsenal. En tant qu’Asfoy, c’est comme cela que l’on nous appellait, nous étions censés préparer des activités pour les marins et sous-mariniers qui relâchaient au port.

Je devais organiser des concours sportifs autour des baby-foot, des billards et des tables de ping-pong. Il m’est arrivé également de planifier des tournois de tarot et d’échecs. Mais ce qui me plaisait par-dessus tout c’était de me pencher sur la carte du Finistère et d’imaginer quels trésors se cachaient derrière des noms de lieux-dits, de calvaires et d’abbayes en ruines. Mais c’est vers un phare que mon attention s’est très vite dirigée. Un de ces gardiens hiératiques des côtes bretonnes qui ont toujours su guider les hommes à la dérive.

Et je crois bien que j’y étais à la dérive.
Partir aussi loin de Marseille, pour moi, c’était prendre du recul tant physiquement que sur un plan bien plus intime. Je pouvais enfin prendre un peu de hauteur sur ce que je connaissais à l’aune de ce que je découvrais. Je me rendais bien compte que les codes n’étaient pas les mêmes, les mentalités étaient différentes... et l’Autre un inconnu qu’il fallait apprendre à apprivoiser !

Le phare qui avait attiré mon attention était le phare de la pointe Saint-Mathieu. Je n’aurai su dire pourquoi. Peut-être parce que ce n’était pas très loin de Brest et que je pouvais m’y rendre en marchant. Ou alors au fait que, sur la carte, on signalait, à proximité, les vestiges d’une abbaye perdue sur une côte sauvage. J’étais, en ce temps-là,  dans une telle confusion que le doute gagnait sur des territoires que je n’avais jamais questionnés. Je me sentais interpellé par cette proximité entre le phare et ce lieu de foi, mais plus encore par l’intangibilité de la nature sauvage face aux constructions... si pieuses soient-elles.

Quoiqu’il en fût je décidais de prendre la route au début de ma permission du vendredi soir. Je me suis fait un sac en glissant une couverture, de l’eau et deux sandwichs que j’étais allé demander au mess. Il ne me restait plus qu’à prendre la route. On devait être au début du mois d’octobre. Les jours avaient commencé à décliner mais j’avais devant moi deux bonnes heures de route avant qu’il ne fasse nuit noire. La soirée était belle et je marchais après le soleil. Je n’en finissais pas de le voir mourir à l’horizon. Ses couleurs allaient des teintes les plus chaudes de rouges et d’orangés jusqu’à devenir une subtile lueur dans un camaïeu de bleus tirant sur un indigo sombre. Je me retournai pour remarquer que la nuit était particulièrement étoilée. La clarté des étoiles projetait une forme inquiétante sur la surface plane et noire de la route. J’ai mis un instant à me rendre compte que ce n’était que l’ombre du phare.

Il était temps pour moi de me trouver un endroit à couvert sur la plage pour me rouler dans ma couverture et y finir la nuit. Le vent soufflait avec force et emplissait le monde de ses gémissements. J’étais en proie à un léger vertige et une surprenante euphorie.  Mon cœur battait avec force et je me retrouvais à genoux, sur la plage, les bras écartés. J’avais le sentiment de vivre un moment mystique au point de pouvoir projeter mon esprit vers l’océan et les dunes de la plage. Et c’est là que je l’entendis.

C’était une plainte cristalline qui se mêlait étroitement au chant du vent. J’écartais les herbes et je la vis, allongée dans le sable. C’était le plus magnifique des êtres qu’il m’ait été donné de voir. Visiblement c’était une femme. Quoique magnifiquement proportionnée, elle ne devait pas mesurer plus d’une soixantaine de centimètres. Elle avait de longues jambes habillées de collants verts et chaussées de  poulaines à peine plus sombres. Un pourpoint noir et matelassé complétait la tenue. Sa ceinture ne semblait avoir d’autre utilité que de porter le fourreau d’une dague, celle qui, précisément, pointait vers moi.

Je reculais instinctivement. Plus sous l’effet du regard farouche que ce petit être me lançait que de l’aspect dissuasif de la minuscule épée. Des dizaines de questions se pressaient dans ma tête mais avant d’avoir pu en formuler une seule, j’en connaissais toutes les réponses.

Elle s’appelait Anarwelle. C’était une fée du Clan de ceux qui marchent avec le vent. Je lui avais fait peur car il n’était pas fréquent que ceux de mon espèce puisse les voir. Durant les veillées, les anciens du clan racontaient qu’il n’en avait pas toujours été ainsi. Le peuple des géants tout comme le Petit Peuple pouvait s’aventurer sur les Marches d’Alwynn, à la croisée des mondes. Ce n’est pas un lieu mais plutôt une vibration, un état d’instabilité entre deux réalités. En rengainant sa dague elle me faisait savoir que j’étais de ceux qui partagent la sagesse des anciens.

Je me sentais connecté comme jamais je ne l’avais été, en symbiose parfaite avec le monde qui m’entourait et l’instant présent. A vrai dire je n’étais même pas étonné de ce qui m’arrivait, juste inquiet d’une ombre que je devinais.

Anarwelle était mourante !

Elle avait mis au monde l’unique enfant qu’une fée pouvait porter dans sa vie. Elle en avait laissé la garde à ses sœurs qui l’élèveraient avec le même amour qu’elle avait pu donner à la fille de son aînée. Quant à elle, son sort était dès lors scellé. Dans le monde des fées, donner la vie s’entendait de façon littérale... en un acte d’amour et de mort étroitement imbriqués.

Je me suis endormi, peu avant l’aube, avec sa tête reposant sur mes genoux. C’est l’absence qui m’a réveillé. Ne subsistait d’elle que la flagrance ténue de la lande bretonne et la chaleur réconfortante d’un souvenir à chérir. Je regardais longtemps le soleil se lever et jouer avec les flaques saumâtres de la marée descendante. J’emplissais mes poumons des embruns salés de l’océan. Se mêlaient les flagrances de l’humus d’une terre qui s’éveille et le subtil parfum d’un temps qui ne sera plus.

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